Incendies de Fontainebleau : la faute va à l’organisation écocidaire de nos sociétés
Depuis le 12 juillet, des incendies ont ravagé plus de 10% de la surface du massif forestier de Fontainebleau. La solidarité a été immense, la couverture médiatique intense et les réactions politiques nombreuses et en apparence unanimes. Cependant, il est à craindre que le nécessaire débat sur la réponse à apporter à ces feux n’ait finalement jamais lieu.
L’allumette et le baril de poudre
Dès les premiers jours de la crise, le gouvernement a lourdement insisté sur le caractère criminel et humain du brasier en cours. Des feux « volontaires » pour reprendre la formule dès le 12 juillet du ministre de l’intérieur M. Nuñez. Et le président de la République de rappeler « qu’ici comme partout en France, il n’y aura aucune tolérance. […] » et d’insister « c’est notre territoire national qui est attaqué chaque fois qu’un feu se déclenche ».
Des propos martiaux, qui semblent créer un parallèle contestable entre les incendies et le terrorisme ou la guerre. À ce jour, deux jeunes hommes ont été placés en détention provisoire, suspectés d’avoir mis le feu délibérément. S’y ajoutent deux ouvriers et leur patron, mis en examen pour avoir déclenché involontairement un départ de feu lors de travaux le long de l’autoroute A6. Ainsi, les incendies de Fontainebleau correspondent à 90% des feux de forêt : ils sont d’origine humaine, ce qui ne veut pas forcément dire intentionnels. Pour autant les appels à la fermeté, attendus, n’ont aucun impact sur le risque incendie. En effet, en mettant l’accent sur les comportements individuels on se concentre sur l’allumette mais on ignore le baril de poudre. On condamne des individus pour éviter de penser notre responsabilité collective et l’organisation écocidaire de nos sociétés contemporaines.
Ce mégafeu, comme toute catastrophe, est la rencontre de dysfonctionnements et de mauvais choix multiples qui ont savamment, bien qu’involontairement, assemblé tous les éléments favorables au désastre.
Une forêt façonnée par la main de l’homme
Tout d’abord, la forêt de Fontainebleau n’est pas une forêt primaire. Elle a été forgée et transformée par l’homme. Depuis le milieu du XIXème siècle, par exemple, l’État Français qui est propriétaire de la forêt a choisi d’y développer les résineux, les pins, qui représenteraient aujourd’hui 50% du massif. Un choix qui a permis de lancer le reboisement de la France qui atteint désormais son niveau de l’an mil. Mais un choix qui, dicté aussi par la volonté de développer l’exploitation économique des forêts françaises, a rendu la forêt de Fontainebleau plus vulnérable aux incendies. En effet, les résineux sont très inflammables et accélèrent la vitesse de propagation du feu. Replanter à l’identique la forêt ou continuer à laisser se multiplier les résineux seraient donc deux erreurs complètes.
La pression de la surfréquentation touristique
De plus, parce qu’elle est très facilement accessible et proche d’une des plus grandes métropoles mondiales, le choix a été fait très tôt de développer la fréquentation touristique du massif. Dès le XIXème siècle, la forêt de Fontainebleau devient un haut lieu du tourisme participant à l’invention des codes et pratiques de cette activité nouvelle en même temps qu’en retour, le tourisme façonnait la forêt sélectionnant des arbres remarquables, créant des sentiers de randonnées, nommant les lieux. Connue mondialement, la forêt a diversifié ses activités et accueille désormais 17 millions de visiteurs par an ce qui en fait le lieu le plus visité de l’hexagone et l’un des moteurs principaux du développement économique du Pays de Fontainebleau. Malheureusement, la fréquentation touristique est aussi le premier facteur d’augmentation du risque incendie puisqu’elle augmente la possibilité d’accidents ou de mauvais comportements. Si la prévention et l’éducation des visiteurs doivent être améliorées, il est tout de même nécessaire d’engager une réflexion sur l’accessibilité de la forêt et les usages qui en sont faits car les incendies ne sont pas le seul risque qui augmente avec la surfréquentation. Certaines pratiques en pleine expansion comme la grimpe, le VTT ou le trail favorisent l’érosion de certaines parties du massif. Et si les associations locales travaillent et veillent à réduire l’impact de leurs pratiques, les réseaux sociaux favorisent les effets de mode et l’arrivée massive de nouveaux publics beaucoup moins responsables. Espace public partagé et ouvert, la forêt est aussi un espace naturel fragile qui doit être protégé de la surfréquentation touristique.
Le climat, et l’abandon des moyens publics
Enfin, le réchauffement climatique lié aux activités humaines et à notre mode de vie est directement à l’origine des trois vagues de chaleur et de la sécheresse que nous avons connues cet été. A son déclenchement, le feu a trouvé un sol et une végétation desséchés qui lui ont servi de puissants moteurs. Ainsi, sans mesure d’atténuation du réchauffement climatique, c’est-à-dire de décarbonation de notre économie, il est illusoire de penser protéger à terme la forêt de Fontainebleau. Ces mesures d’atténuation exigent un engagement fort de l’ensemble des acteurs publics et privés qui passe par des investissements massifs. La baisse du fond vert depuis plusieurs années, la mise à l’os des collectivités locales et l’absence de stratégie étatique claire sont autant de temps perdu alors que nous en manquons déjà. Pour finir, les coupes budgétaires sur l’Office National des Forêts, sur l’Office Français de la Biodiversité et sur les différentes agences de protection de l’environnement sont autant de coups portés à l’efficacité de la lutte contre le réchauffement climatique. Plus largement, notre modèle de société construit sur la surconsommation atteint ses limites et détruit peu à peu notre environnement et notre patrimoine forestier.
